Accueil Date de création : 07/07/09 Dernière mise à jour : 14/03/10 14:04 / 45 articles publiés
 

Une poignée d'amandes

13  (Une poignée d'amandes) posté le vendredi 28 août 2009 21:38

Les lumières s’éteignirent. Les rideaux s’ouvrirent. Une silhouette se dessina sur la scène. Elle était svelte, gracieuse et partiellement éclairée par un chandelier. Installée au balcon, j’ouvrais grand les yeux essayant de la reconnaître. Assise aux côtés de mon père, je ne saisissais pas l’importance du moment. Il m’avait murmuré à l’oreille de sa voix confuse dans l’intimité :

« C’est maman. »

La salle retenait son souffle. J’étais trop jeune pour comprendre que c’était le dernier récital de ma mère. Une douce mélodie envahit l’espace, prit possession des murs et des spectateurs. Une harpe et des violons la reprirent. La voix se tut. Quand elle s’éleva de nouveau, ce fut avec une force surnaturelle. Elle m’envoûta et m’entraîna dans son monde. Des prairies, des lacs comme des miroirs, des muses les pieds dans l’eau et une fleur dans les cheveux, le murmure d’une cascade, et une petite fille qui danse. Je galopai à travers les vallées, heureuse, légère. Lorsque je rouvris les yeux, la musique s’était tue ainsi que la voix. Tous les projecteurs étaient braqués sur la jeune femme rousse, sur ma mère.

Soudain, ce fut un concert d’applaudissements. Le récital avait duré une heure et demie et les spectateurs en réclamaient encore.

Je tournai ma tête de poupée vers mon père. Il détourne le regard, trop ému. Une larme perla au coin de son œil. Il l’essuya d’un geste agacé. Lorsque nous fûmes dans la loge de ma mère, ce n’était plus le même homme. Froid et distant, il consolait son épouse effondrée. J’étais trop jeune pour comprendre. Maman était ma fée et papa mon roi.

 

Je tombe de plus en plus vite et ma vie m’échappe.

lien permanent

14  (Une poignée d'amandes) posté le vendredi 28 août 2009 21:39

« Quand je serai grand, je t’épouserai. »

Le visage du petit garçon rayonnait. Je m’étais tue mi amuse mi choquée par sa déclaration. A l’étage, des talons claquaient. A l’extérieur, le bourdonnement des voitures était incessant. Mon meilleur ami me fixait de ses yeux noisette. Je sortis de ma torpeur :

« Et si je ne veux pas ? répliquai-je en me levant. »

Il me regarda, étonné. Pour lui, c’était impossible que je ne veuille pas. J’étais sa princesse. Nous nous connaissions depuis nos premiers pas. Nos parents étaient des amis de longue date. Nos maisons étaient voisines. Pour couronner le tout, j’étais mignonne.

« Je ferai tout ce que tu voudras ! »

Il était sûr de lui. Ses parents étaient riches. Il s’imaginait que j’allais lui demander d’exécuter des désirs de petite fille : toute la collection Barbie, deux semaines sous les tropiques, enregistrer un album, … J’étais plus maligne que lui.

« Décroche-moi une étoile ! »

Mon ami en resta bouche bée. Mon vœu était tout simplement irréalisable.

Nous avons grandi et notre amitié s’est effritée. Au collège, il m’écrivait encore des mots qu’il cachait dans mon casier. Enfin, il comprit que son amour d’enfant ne pourrait rien contre mon entêtement.

lien permanent

15  (Une poignée d'amandes) posté le vendredi 28 août 2009 21:41

Les secondes s’écoulent avec les mètres. La cascade m’éclabousse, les vêtements collent à ma peau.

 

Quatre ans plus tôt…

Mon corps heurte l’eau avec violence, comme si je brisais un mur de béton. Je m’enfonce dans la matière sombre. Je ne regrette pas… L’eau entre dans ma bouche telle un serpent, elle se tortille dans ma gorge et envahit mes poumons. Je suis prise de contractions. Soudain, je distingue une tâche rousse. Le visage de ma mère apparait, mélancolique, encadré d’algues rouges. Je touche le fond.

C’est le trou noir.

lien permanent

16  (Une poignée d'amandes) posté le mardi 03 novembre 2009 20:22

« Viens… Suis-moi. »

Le murmure d’un ruisseau, le chante d’un oiseau, la susurration du vent, la mélodie de la nature, la voix du vieil homme. Le brouillard se dissipe laissant place à un soleil aveuglant et un ciel de craie. Telle une musique, la voix reprend, harmonieuse et entrainante. L’eau semble l’avoir polie, elle souffle au creux de mon oreille, infatigable. Elle m’attire à travers des champs de tournesols abandonnés. L’herbe asséchée craque sous mes pas, les fleurs à grandes pétales jaunes se plient sur mon passage. La chaleur m’accable et la voix se tait. A l’ombre des arbres, la lumière est toujours éclatante. La moindre goutte d’eau se transforme en étoile. Je cherche mon guide dans ce décor plus merveilleux que réel lorsque la végétation s’agite dans l’air alourdi. Une agréable fraicheur s’installe tandis qu’une forme se détache. Fine comme un tronc de bouleau, l’écorce lisse et immaculée, la chevelure feuillue, les yeux noisettes et nacrés, la muse s »’avance avec grâce. Elle ne fait qu’un avec la nature, une harmonie extraordinaire les unie. Elle s’approche, me caresse le visage avec une bienveillance infinie. Je la laisse faire, fascinée par sa puissance tranquille. Puis, doucement, ça a coulé en moi comme de l’eau claire, purifiant mon esprit de toute haine.

Soudain, Mère Nature s’évapora dans une pluie d’étoiles et je sombre vers mes cauchemars. La voix murmure dans un dernier souffle :

lien permanent

17  (Une poignée d'amandes) posté le mardi 03 novembre 2009 20:30

Tic tac, un cil. Tic, un œil. Tac, puis l’autre. Tic tac.

L’horloge égrène les secondes à un rythme implacable. Un éternuement vient troubler le silence. Je repousse la couverture piquée et observe cet étrange environnement. Les rayons de soleil filtrent, dorés, à travers les rideaux. Des meubles s’entassent, paresseux et vieillis, à l’abri de la lumière. Une épaisse pellicule grisâtre les recouvre : la poussière, second éternuement. Au fond de la chambre, une bibliothèque menace de s’écrouler sous le poids des livres ou des ans. Dénudés de beauté, ils m’apparaissent comme des clandestins sans espoir d’une vie meilleur.

Passé l’émerveillement du réveil, je tente de me lever. Mon corps ne répond pas et l’angoisse noue, à présent, ma gorge. Violemment, les souvenirs de ma chute reviennent et me bouleversent. Les larmes coulent et l’oreiller est trempé. Cela fait si longtemps que je n’ai pas pleuré… Le masque est tombé, ma carapace s’est brisée dans la cascade.

Lentement, j’entreprends de remuer chaque membre. Mes premiers mouvements sont douloureux mais après un temps interminable et une patience infinie, je bouge.

lien permanent



 

fermer la barre

Vous devez être connecté pour écrire un message à theoucafe

Vous devez être connecté pour ajouter theoucafe à vos amis

 
Créer un blog