Accueil Date de création : 07/07/09 Dernière mise à jour : 16/06/10 17:27 / 47 articles publiés
 

Une poignée d'amandes

04  (Une poignée d'amandes) posté le lundi 10 août 2009 20:11

Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

« Tu te souviens du Dr Duchinet ? se risqua-t-elle. Il avait dit que ça passerait avec le temps…

- C’est un imbécile. Emmie a seize ans et est plus maigre que jamais ! Dr Dolt* est le meilleur psychiatre du pays et je me fie à ses conseils.

- … Peut-être qu’il avait raison… pensa-t-elle tout haut.

- Qui ?

- Monsieur… monsieur Piem…

- Voyons Aline !la coupa-t-il. Nous ne pouvons revenir en arrière et notre fille ira à la campagne ! s’emporta soudain mon père. » Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

« Ecoute, dans une semaine la campagne électorale débute et je ne peux me permettre d’avoir des faiblesses. Or, Emmie en est une. Te rends-tu compte ce que son état de santé signifie pour moi ?... Mes opposants diront que je suis incapable de m’occuper de ma fille, donc totalement inapte à tenir une mairie !... Et toi, tes amies ne tarderont pas à te renier si je suis en mauvaise posture ! Par conséquent, elle doit aller à la campagne : c’est vital pour toi, pour elle, pour moi ! »

La discussion était close. Ma mère se plia une fois encore aux décisions de son conjoint. Des draps se froissèrent, le clic d’un interrupteur résonna jusqu’à mes oreilles. Ensuite, ce fut le silence, profond, puissant, paisible. Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

______________________

* : en hommage à la grande pédopsychiatre, Françoise Dolto.

lien permanent

05  (Une poignée d'amandes) posté le lundi 10 août 2009 20:18

Des murs de béton, des champs, des pins, des champs, des villes, des résineux, des champs… Le pays défilait sous mes yeux à la vitesse de cent dix kilomètres par heure. Découpée par le store de la vitre arrière, la campagne s’étalait à perte de vue : au nord humide et verdâtre, au sud sèche et dorée. Mon père au volant, ma mère à la place du mort, nous suivions. Les voitures vrombissaient telles des mouches sr une plaie béante, une coupure sur l’étendue naturelle. Aline jacassait, couvrant de son flot de niaiseries la musique émise par la radio, la musique de Bach.

« Madame De Beauport vient d’adopter un petit noir. Il est absolument adorable… »

Je soupirai : encore un qui s’était trompé de monde. Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

« Je suis contente, ma coiffeuse m’a assuré que ma coupe était la plus tendance pour les femmes de la cinquantaine. Depuis, mes amies, madame Minodois et madame Clarens, ont la même. »

Je laissai échapper un bâillement. Mon père mit ses oreillettes et appela ses amis du parti. Notre famille était la famille idéale aux yeux du monde. Elle était, dans l’intimité, la plus désunie qui soit. Je m’endormis de ce sommeil qui ne repose pas. Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

lien permanent

06  (Une poignée d'amandes) posté le dimanche 16 août 2009 18:03

Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

Mirmande… une poignée d’amandes disposée dans un écrin de velours vert. Le petit village se tenait fièrement face au soleil couchant. Accroché à la colline, il y grimpait doucement surplombant la vallée tapissée par les paysans. Les champs formaient un immense patchwork. De l’orge était cousu entre du blé et du maïs. Les tournesols tournaient leurs visages auréolés de pétales jaunes vers l’Ouest. Tandis que le soleil descendait inexorablement en direction du Nouveau Monde, la nuit marchait au dessus de la forêt grignotant peu à peu les premières maisons.

Nous avions roulé toute la journée sous un soleil de plomb. La voiture peinait et nous crachait l’air frais de la climatisation à la figure. Ma mère avait fini par s’endormir les pieds posés sur le tableau de bord. J’avais guetté le coup de frein la faisant traverser le pare-brise, peine perdue. Mon père avait lâché son téléphone portable après avoir manqué de recevoir une amende. Ca aurait fait de l’effet pour sa campagne. Aline émit un cri, se redressa sur son siège et roula les yeux, le teint blafard. Encore un de ses cauchemars qu’elle ne manquerait pas d’analyser grâce à son livre de psychologie. Elle chercha son sac à main, nerveuse et en extirpa un comprimé blanc. Son mari lui lança un regard réprobateur. Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

« C’est pour le mal des transports, se défendit-elle.

- Aide-moi plutôt à trouver le logis, soupira-t-il. »

Finalement, il interpela un vieux bougre jardinant dans son potager.

« Beh, c’est pas par ici mon p’tit monsieur.

- Est-ce loin ?

- Suffit qu’vous remontiez la Grand’Rue, d’là prenez la Chabrène. C’est tout au bout. Pouvez pas vous tromper, c’est just’avant le virage. Y a le père Emile qui loge dans le coin. »

Le bonhomme offrit à mon père un franc sourire : une bouche parsemée de dents cassées avec un peu de chique au fond. Malgré son physique disgracieux, la sympathie en irradiait.

« Je vous remercie pour ce précieux renseignement monsieur, répondit poliment mon paternel avec ses manières artificielles.

- Dites, vous serez t-y pas de la ville ? »

lien permanent

07  (Une poignée d'amandes) posté le dimanche 16 août 2009 18:13

Un encadrement en chêne travaillé avec soin, un vernis qui s’écaillait, des vitres légèrement poussiéreuses, des pierres polies par le vent des deux dernières décennies. Comme à mon habitude, j’étais postée à la fenêtre savourant la vue nouvelle et décompressant après la journée éprouvante. D’un bleu profond, la nuit semblait sortie des abysses marines. Elle n’était pas semblable à celle de la ville. Elle n’avait pas cette teinte orangée caractéristique de la pollution lumineuse. Les étoiles en abondance paissaient dans les champs célestes. Leur robe éclatante illuminait le ciel comme les guirlandes lumineuses le soir de Noël. La Lune montait, majestueuse, à leur rencontre. Tandis qu’au sol, les arbres formaient une armée de soldats en déroute. Trapus et replets, ils se balançaient en liberté sous le souffle bourru du vent. Chacun avait son caractère : grand, dominé, fluet, rigide, tordu, solitaire. La forêt de Marsanne vivait, chantait, piaillait, hululait, glapissait. Je me délectais de la paix éphémère retrouvée dans l’obscurité.

Mes paupières s’alourdirent doucement. Je me dirigeai vers le lit avant de tomber de sommeil. La tête calée par deux oreillers moelleux, je tentai de faire le vide en moi, en vain. Mon ventre me brûlait de la brûlure quotidienne. Les mains posées sur l’abdomen, j’y sentais les cailloux chauds comme la braise accumulés par la faim. Ma peau lissée par les huiles de ma mère se tendait sur des muscles quasi inexistants. Ma maigreur faisait peur, mais me laissait indifférente. Sans prévenir le marchand de sable passa. 

lien permanent

08  (Une poignée d'amandes) posté le dimanche 16 août 2009 18:20

Le soleil se leva révélant le logis dans toute sa splendeur sauvage. Il s’agissait d’une modeste demeure construite par un membre de la petite noblesse deux cents ans plus tôt. Salie par les années, battue par les intempéries, elle se dressait misérablement, dernier contrefort face à la forêt. Quelques détails laissaient deviner la beauté, à présent fanée, du bâtiment : quelques ardoises d’un noir de jais, des pans de murs blanchis à la chaux, une fenêtre recouverte d’une peinture miraculeusement immaculée. De frêles bouleaux l’encadraient d’un vert rayonnant. A l’entrée du domaine, la lune avait offert au soleil de fragiles gouttes de rosée accrochées aux plantes avec délicatesse. De minuscules papillons profitaient de la fraîcheur matinale flânant de fleurs en fleurs. La nature s’éveillait, les hommes aussi… Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

« Emmie ! appela ma mère brisant ma contemplation. Emmeline, rentre ! Tu vas faire une insolation ! »

Elle se tenait dans la cuisine, un peignoir en velours en guise de vêtements, malgré la chaleur estivale. Elle préparait mon traditionnel bol de céréales accompagné d’une demi-douzaine de comprimés. Mon père était installé au bout de la table en chêne feuilletant distraitement un journal financier. Vêtu d’un peignoir vert écossais, il avait chaussé une paire de lunettes à cause de sa vue usée. Mes parents contrastaient durement avec le cadre : froids, superficiels, détachés comme la façade du logis. Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

J’allais m’asseoir face à la bouillie fumante lorsque la sonnette de l’entrée résonna. Mon géniteur se leva. Je me penchai à la fenêtre et l’observai donner une solide poignée de main à l’inconnu. Il était bedonnant, son ventre tendait durement le tissus de la chemise à carreaux. Il se répandit en excuses devinant que mon père n’était pas matinal. Ce dernier lui demanda l’objet de sa visite, amical. Je tournai la tête, désintéressée par la conversation.

lien permanent



 

fermer la barre

Vous devez être connecté pour écrire un message à theoucafe

Vous devez être connecté pour ajouter theoucafe à vos amis

 
Créer un blog