Accueil Date de création : 07/07/09 Dernière mise à jour : 14/03/10 14:04 / 45 articles publiés
 

Une poignée d'amandes

Une poignée d'amandes  (Une poignée d'amandes) posté le lundi 10 août 2009 19:50

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00  (Une poignée d'amandes) posté le lundi 10 août 2009 19:52

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« Votre fille doit changer d’air, emmenez la à la campagne ! »

Le visage de ma mère se décomposa. Les plis de sa bouche maquillée s’affaissèrent en une moue rouge grotesque. Ses lèvres articulèrent sans bruit les trois derniers mots comme pour se convaincre qu’elle n’avait pas rêvé. Ses yeux agrandis d’effroi balayèrent la salle telle un animal en cage, puis ils s’accrochèrent à mon père. Ses cils noircis battirent d’une manière pitoyable, j’attendais qu’elle lui demande de la pincer. A la place, elle plongea la main dans son sac pour y chercher nerveusement des comprimés. Elle les serra pour se calmer. Ce n’était pas la peine que le psychiatre chargé de la fille anorexique découvrit que la mère était dépressive. Mon père reprit la situation en main avec ses belles manières :

« Êtes-vous certain que cela soit nécessaire ?

- Auriez-vous besoin, monsieur, que je vous rappelle le triste parcours de votre fille ? »

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Le psychiatre chaussa ses lunettes et s’empara d’un dossier posé à l’angle du bureau. Il n’eut pas le loisir d’énumérer les évènements de ces quatre dernières années. Mon père les connaissait mieux que quiconque. Il avait tout réussi : une carrière politique exemplaire, une fortune croissante, une femme idéale, une famille respectée. J’étais son seul échec, son unique fille.

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01  (Une poignée d'amandes) posté le lundi 10 août 2009 20:02

« Il est évident que son dernier séjour à la clinique n’a servi à rien, comme les précédents, malgré le travail acharné de mes collègues, reprit le psychiatre observant ses résultats.

- Acharné et admirable, insista mon géniteur affichant son fameux sourire séduisant les foules. »

Il se tourna vers moi comme pour confirmer ses paroles. Installée dans un coin de la pièce, je laissais mon regard errer sur les murs, totalement indifférente à l’entretien. Une nature morte, quelques diplômes, des orchidées, des rideaux jaunes, un peu de poussière sous le bureau, une mouche écrasée dans l’angle de la fenêtre. Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit  

En effet, les charlatans de la clinique s’étaient acharnés. Ils avaient presque fini par me faire croire que la vie n’était pas une impasse, mais une large avenue bordée de palmiers gigantesques. La dernière semaine, j’avais même fini par manger un bol de riz chaque soir en plus de mes perfusions. Ces efforts inespérés mirent un terme à ma détention dans l’asile de fou. La chute en fut que plus brutale.

« Quand vous dites « à la campagne », vous… vous voulez parler de la province ?

- Tout à fait madame ; chez les paysans.

- Oh mon Dieu ! manqua-t-elle de défaillir. - Expliquez-vous, ordonna son mari.

- Monsieur, vous êtes conscient que nous avons quasiment tout tenté pour guérir votre fille. Je pense qu’un changement radical serait nécessaire, commença doucement le psychiatre. Un peu moins de confort et de civilisation aurait un effet bénéfique sur sa santé. A moins que vous préfériez la voir toute votre vie se nourrir de médicaments ? »

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02  (Une poignée d'amandes) posté le lundi 10 août 2009 20:06

L’homme en blouse blanche reposa ses lunettes pour appuyer ses paroles et fixa ma mère. Il avait vite compris qu’elle était la plus influençable du couple. Le silence se prolongea, seule la respiration saccadée de la femme rythmait les minutes. Le docteur se tourna vers moi avec cette expression de fausse pitié que se donne les grands de ce monde. Je plantai durement mon regard au fond du sien. Je ne lâchai pas ses yeux de furet plissés par un instinct sournois. Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

Il n’était pas mieux que les autres : d’apparence amicale et bienveillante, mais dans le fond, terriblement jaloux et perfide. C’était le meilleur à cinq cents kilomètres à la ronde. Couvert de diplômes, il se vantait d’avoir ramené à la raison plusieurs malades mentaux et convoitait le prix Nobel de médecine. Pour lui, j’étais un cas désespéré, mais il s’évertuait à dire que désespéré n’était pas irrécupérable. Un seul psychiatre avait trouvé l’origine de mon mal. C’était au début, mais mon père avait refusé de le consulter à nouveau soit disant qu’il appartenait au parti opposé. Enfin, le docteur baissa les yeux. Il tenta de reprendre contenance et abrégea la visite :

« Monsieur, madame, je vous laisse réfléchir. Tenez-moi au courant ! »

Il s’était levé tendant sa main poilue à mes parents. Mon père lui offrit son sourire ravageur avec un petit hochement de tête comme pour exprimer « comptez sur nous ». Quant à ma mère, elle se précipita vers la porte sans oublier d’adresser au psychiatre quelque politesse. Lorsque ce fut mon tour, il garda sa paume dans la mienne pour me tester une dernière fois.

« Vous verrez, mademoiselle, la campagne vous fera un bien fou ! »

Tout son visage mentait bien que sa voix était mielleuse. Ses yeux perçants s’abaissèrent à nouveau sous mon regard et sa main moite lâcha la mienne.

« Bonne soirée… Envoyez-moi une carte postale, lança-t-il non sans humour alors que nous allions disparaître à l’angle du couloir. » Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

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03  (Une poignée d'amandes) posté le lundi 10 août 2009 20:09

Le soleil s’était retiré laissant place à la lune. L’obscurité tentait de recouvrir la ville de son manteau noir malgré les éclairages orangés suspendus entre la voûte céleste et les trottoirs. Le quartier chic sommeillait bercé par le doux souffle des chiens de garde. Les arbres taillés strictement frémissaient emprisonnés par leur forme géométrique. Cependant, la nuit régnait en souveraine incontestée. La végétation respirait et le monde animal revivait tandis que les hommes se reposaient. C’était le moment que je préférais, où j’étais encore un peu moi-même. Seule, accoudée à la fenêtre ouverte sur une obscurité croissante, à se délecter de la fraîcheur nocturne. Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

Le calme fut rompu par des voix provenant de la pièce attenante : la chambre de mes parents. Je m’approchai en silence. Ayant collé mon oreille au papier peint, je pus suivre leur conversation :

« Il faut de rendre à l’évidence Aline !

- Oui, mais, enfin… Tu es sûre que… la campagne ?...

- Nous n’avons pas le choix : elle, toi, moi. Cela fait quatre ans que ça dure et elle a déjà failli nous quitter. Tu veux la voir mourir ?! »

Un silence suivit, interminable. J’imaginais ma mère blanche comme une poupée de porcelaine pensant à ses comprimés antidépresseurs.

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