Le jeune homme peint imperturbable derrière son chevalet. Ses
cheveux reflètent les rayons du soleil formant une auréole
au-dessus de son visage. Il a le nez droit, le menton volontaire,
les lèvres pincées et les pommettes saillantes. La vieille dame
pense que c’est un beau garçon. Elle songe aux filles
qu’il a connu, qu’il a aimé. Une vague de nostalgie
manque de la noyer. Il en profite pour immortaliser l’éclat
gris de ses pupilles qui s’est renforcé.
Le mois de mai battait son plein. Hélène ne profitait
pas de la fraîcheur printanière, elle posait depuis le matin pour
Marcus. Le soleil commençait a décliné et il maugréait de ne pas
avancer assez vite lorsqu’on frappa. Le peintre arrêta son
travail, le mécontentement se lisait sur son visage. Il sortit. La
jeune femme perçut des éclats de voix, puis des rires. Enfin, les
deux hommes entrèrent, joyeux, se tenant par le bras.
« Victor, j’aimerais te présenter mon modèle, Hélène.
C’est une merveille ! »
Il m’adressa un hochement de tête en guise de salutation.
« Hélène comme la plus belle femme de Grèce, dit-il un sourire dessiné sur le visage. »
Elle ne le lâcha pas des yeux de la soirée, lui non plus. Ce jeune artiste, du même âge qu’elle, était vieilli par une barbe de quelques jours. Ses yeux d’un bleu profond, sa bouche charnue la faisaient rêver. Quant à Victor, la peau blanche, les yeux gris, les lèvres rouges du modèle l’inspiraient. A peine, le tableau de Marcus achevé qu’il la réclama pour réaliser une nue. Ce ne fut pas l’unique fois qu’elle posa dénudée pour lui. Ils connurent un amour passionnel partagé. Hélène vécut ses plus belles années.
« Regarde-toi… incapable de donner trois coups de
pinceau sans s’endormir ! J’ai devant moi un artiste
comparable au plus grands, trop fainéant pour être reconnu. Tu
attends le messie juif pour te mettre au travail ?! Sache que, moi,
je ne l’attendrais pas ! »
Elle avait gagné. Dès le lendemain, elle le fit travailler
durement. Les débuts furent médiocres. Rapidement fatigué par la
concentration, il se décourageait. Hélène découvrit que
l’amour qu’il lui témoignait était aussi fort que pour
la peinture. Victor repeignait le monde, il avait un talent fou.
Comme elle l’espérait, le peintre connut un grand un succès
lors de sa première exposition à la galerie. La nue reteint en
particulier l’attention. La jeune femme se pâmait, fière de
sa réussite. Cependant, elle ne s’arrêta pas à la gloire
nouvelle et relança son amant dans son travail. Cela dura cinq
ans… Cinq ans de dur labeur, d’amour fragile et de
succès éphémère…
« Madame ! »
« Tu ne travailles pas ? s’étonna-t-elle. - Je vais
partir, répondit-il lasse. »
Elle se plaça devant la porte pour l’empêcher
de sortir bien qu’elle se doutait que sa décision était
irrévocable.
Hélène a maudit, haï cette femme qui avait offert à
Victor ce qu’il désirait. Elle qui pensait que le succès
apporterait le bonheur dont il avait besoin. Elle s’était
trompée et se l’avouer, fut une déchirure
douloureuse.
Le soleil se couche. L’artiste annonce que la séance est
terminée et l’invite à revenir le lendemain.

