
Autoportrait
01 (Autoportrait) posté le mardi 28 juillet 2009 14:42
02 (Autoportrait) posté le mardi 28 juillet 2009 15:38
Les
années avaient coulé sur la peau érodant la beauté du visage. Elles
avaient refroidies le gris des yeux. Les cheveux blanchis à la
chaux sont tirés sévèrement en un chignon banane, effaçant quelques
rides. L’épiderme semble être un papier froissé tendu
maladroitement sur les muscles fatigués. Derrière les traits
vieillis, la jeune femme se devine encore.
En effet, la dame âgée, assise dans un fauteuil à
proximité de la fenêtre, illumine la pièce de sa sagesse, de sa
tristesse surtout. Elle se tient droite, rigide entre les coussins,
immobile, le visage partiellement éclairé par la lumière extérieur.
A travers les vitres, luit l’océan, étendue infinie et
limpide, rivalisant d’éclat avec la vieille femme. Le peintre
immortalise cette lumière au bout de son pinceau. Délicatement, il
appose les couleurs sur la toile. Sous les poils tintés, la vie
prend forme grâce à l’artiste. En face de lui, le modèle se
laisse scruter, impassible ou presque.
Les interrogations se bousculent dans sa tête. Pourquoi avoir
accepté de venir ici, de suivre ce jeune homme ? A son âge,
était-ce bien raisonnable ? Quel intérêt avait-il trouvé à réaliser
son portrait ? Il existe de plus jeunes et plus beaux modèles.
Malgré tout, elle ne peut pas se juger, cela faisait bien longtemps
qu’elle n’avait contemplé son reflet, trop
longtemps… Grâce à l’habitude, son trouble paraissait
à peine.
03 (Autoportrait) posté le mardi 28 juillet 2009 16:04
Comme à l’ordinaire, Hélène était assise sur un banc du parc,
celui qui avait été repeint récemment. Elle regardait la vie
défilée sous ses yeux : les jeunes mères avec leurs bébés dans un
bras et retenant leurs enfant qui l’appelaient « la vieille
madame » de courir à la fontaine, ensuite venaient les groupes
d’adolescents, des garçons apostrophant des filles pouffant,
puis les jeunes couples se tenant timidement par la main et
s’embrassant prestement derrière un bosquet, et pour finir,
des vieillards ayant fêté leurs noces d’or. Elle méprisait
particulièrement ces derniers, toujours à se plaindre de
l’autre, mais encore avec, de peur de se retrouver seul.
Ainsi passait ces journées faites de rien, pourtant elle
n’aurait pu supporter plus. La vieille femme voyait tout,
savait tout : tout le monde va au parc. Elle se moquait de leur
vanité, méprisait leur orgueil et leur petitesse. D’une
certaine manière, elle se vengeait de la destinée.
Ce fut dans ce décor ordinaire que le peintre fit son
entrée. Hélène ne le remarqua pas immédiatement fixant, un sourire
railleur aux lèvres, un homme d’affaire refusant de tenir la
main de sa maîtresse. Lorsqu’elle perdit de vue le couple,
son regard revint à la fontaine et s’accrocha à la silhouette
du jeune homme. Il observait le parc avec la volonté
d’imprimer dans sa mémoire le paysage dans les moindres
détails. La vieille dame reconnut en lui la sensibilité de
l’artiste. A son tour, il détailla la personne courbée sur le
banc. Elle semblait écrasée non par les années, mais par la
tristesse. Une profonde mélancolie se peignait sur son visage.
Cette émotion l’attira et il s’approcha de la vieille
femme avec une allure de messie. Les cheveux blonds, le sourire
éclatant, la démarche souple et aisée tranchaient avec la froideur
de la ville. Intimidée, elle détourna la tête.
« Bonjour madame, Vincent Coviel. Je suis peintre et
j’aimerais réaliser votre portrait. Si cela ne vous intéresse
pas, je n’insisterai pas. »
Elle accepta, il lui proposa un jour de la semaine. Hélène préférait le faire immédiatement de peur de ne jamais venir et, elle le suivit.
04 (Autoportrait) posté le mardi 28 juillet 2009 16:09
Les cils tremblent à
peine. Le regard est figé en direction du peintre. Immobile dans le
fauteuil, la femme pose. Quant au jeune homme, il est quelque peu
étonné par l’attitude de son modèle. Il avait tenu à la
peindre dans son salon. Entrée dans la pièce, elle s’était
dirigée, sûre d’elle, vers le siège et s’y était
installée sans un mot, devançant ses consignes. En effet, la place
devant la fenêtre était idéale. L’aplomb d’Hélène
l’intriguait de plus en plus. Elle avait perçu sa surprise,
mais n’y prêta pas plus d’attention. Au contraire, elle
avait besoin de se noyer dans cette sensation d’être étudiée
en profondeur et non d’être considérée comme une handicapée.
Le pinceau fait l’aller-retour entre la palette
et la toile. Le peintre avait fini l’esquisse depuis une
bonne heure. Elle devine qu’il est en train de travailler le
nez au mouvement du bras rectiligne et répétitif. Poser,
c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. Les habitudes
reviennent vite même à un âge où la mémoire défaille.
05 (Autoportrait) posté le mardi 28 juillet 2009 16:18
68 ans
plus tôt. La gorge serrée par l’angoisse, Hélène gravit
lentement les marches d’un escalier vétuste la menant au
numéro douze. La sueur perlait à ses tempes. Elle avait vêtu une
chemisette et une jupe ample, mais la chaleur dans l’immeuble
était intenable. Le soleil cuisait la ville depuis plus d’une
semaine.
Enfin, la jeune femme arriva devant la porte indiquée
par l’amie. C’était son premier jour de pose. Pour
compléter son modeste salaire de femme de ménage, elle avait suivi
les conseils de l’employée de l’appartement voisin. A
peine sonna-t-elle que le battant s’ouvrit sur un homme
barbu. Elle s’installa dans un pièce misérable où le désordre
était roi et la transpiration empoisonnait l’air.
L’artiste fut cependant très tendre et l’initia en
douceur au métier de modèle. Hélène connut les peintres et les
amants du même coup. Elle abandonna son travail pour un ivrogne.
Elle sut les joies de l’art et vécut dans la misère qui
rongeait sa beauté. Elle s’adaptait aux artistes et
d’un coup d’œil apprit à deviner ce qui les
intéressait en elle. AU bout de deux ans, elle fut un modèle
reconnu par les maîtres de l’art.

