Ce soir, je vus mon premier bol de soupe depuis quatre ans. J’ai redécouvert le doux mélange des légumes nés de la terre. Une immense sensation de chaleur m’envahit faisant gargouiller mon ventre de plaisir. Cinq cuillerées et je fus repue ; mon hôte s’enferma dans un étrange silence.
Les flammes dansent, joyeuses, dans le foyer ; une danse harmonieuse et apaisante. Le vieil homme les contemple, le regard vide, assis dans une bergère. Il ne doit pas être habitué à avoir de la compagnie. C’est un solitaire, la peau tannée par le soleil, les yeux bleus, légèrement verdâtres, comme un lac, une touffe de cheveux blancs, le corps sec. Son visage semblait éclairé par une infinie sagesse.
Un jour, deux, peut-être trois s’écoulèrent. Je restais dans un état léthargique mais doucement, mon corps reprenait vie. Une idée commençait à faire son chemin dans mon esprit.
Fièrement posé sur le
rebord de la fenêtre, un oiseau chante. La gorge bleutée, le bout
des ailes noir, le corps blanc maculé de tâches dorées, il rayonne
sous le soleil matinal. Avec une patience infinie, je
m’approche et fait tourner délicatement la poigné de la
fenêtre. L’ange bleuté semble m’attendre. L’astre
de jour est au zénith lorsqu’il se décide à sauter sur ma
main. Ses petites griffes entrent dans ma peau. Cependant, la
légère douleur fait place à l’émerveillement. Sans prévenir,
l’oiseau s’envole et je me précipite à
l’extérieur pour le suivre. 
Le choc est brutal. Etourdie un instant, je m’agrippe au mur de pierre. La nature s’étend sous mes yeux, d’une beauté époustouflante, d’une harmonie parfaite. Du doré étincelant de l’herbe, au brun tendre des troncs, du vert chatoyant des chênes, au rouge vif des coquelicots. Je suis subjuguée et m’avance incertaine dans cet univers nouveau. Je marche dans la poussière, je perds la mesure du temps. Je trempe mes pieds dans le ruisseau et les images du rêve m’envahissent, puissantes. Mon songe était à portée de main, il suffisait juste d’ouvrir les yeux…
Je me décide à rentrer lorsque le paysage s’est teinté des couleurs chaudes du crépuscule. Le vieil homme prépare déjà la soupe, il ne dit rien comme à son habitude. S’il ne m’avait pas brièvement parlé le premier jour, j’aurais cru qu’il était muet. En vérité, j’apprécie ce silence qu’il m’a imposé, je l’aime d’autant plus. J’entrepris de parcourir la vallée les jours suivants, de la forêt de Marsanne jusqu’aux plaines agricoles sur l’autre versant. Je retrouve un peu d’énergie, un peu de vie à chaque pas. Cependant, j’avais clairement conscience que mes parents ne pourraient rester sans nouvelles éternellement, aussi indifférents soient-ils. Cette pensée me nouait le ventre.






