Curieusement, le lendemain matin, il m’attend dans la cuisine. Lorsque je suis prête nous partons.
En silence, il me fait découvrir des lieux d’une beauté insoupçonnée, des petits jardins d’Eden. J’apprends la langage de la nature. J’oublie le passé et l’avenir pour me consacrer à ces moments volés à la réalité. Pas pour longtemps.
Un soir, nous rentrons épuisés par une longue marche dans a forêt de Marsanne. Je monte à l’étage me changer quand j’entends des éclats de voix :
« Alors, le père Emile ?! T’es content, hein ? De toute façon, tu pourras pas la garder longtemps, pas comme avec la Marlène ! Y z’ont déjà lancé des recherches ! »
Le blondinet du ruisseau se tient menaçant devant la maisonnette : les poings sur les hanches. Puis, après avoir jeté quelques pierres contre la façade, il s’enfuit comme un lapin.
Le souper se déroule dans une étrange ambiance : mon hôte plus absent qu’à l’ordinaire, le regard vide, et moi, excitée par la curiosité.
C’est devant la cheminée lorsque la chaleur
engourdie les membres et que les flammes ont hypnotisé le regard
que c’est sorti. D’un coup, sans prévenir et
d’une traite. Avec cette voix, le murmure du ruisseau, le
chante de l’oiseau, la susurration du vent, la mélodie de la
nature… 
« C’était une belle femme la Marlène, bien bonne en plus avec ses boucles rousses et ses yeux en amande. Elle venait de Marsanne, fraîche comme la rosée, les joues rosies par la brise printanière. J’ai vécu avec elle, quelques années, une vraie passion. Elle était fille d’une « jeune » mère et moi, jeune veuf. On nous a mariés de force plus que de gré. Pourtant, les premières années furent une réussite. Elle était un bulle de bonheur dans une vie de labeur. Notre perte fut le petit Benoît. Marlène mit du temps avent de tomber enceinte, mais elle accouche d’un enfant mort-né. Le chagrin fut passager et ma Marlène retrouva le sourire et la joie de vivre. Les années passèrent et elle enchaîna les fausses couches. J’étais sourd à sa douleur. Des rumeurs stupides se sont répandues au village. Je continuai à travailler comme une bête avec des œillères. Je n’ai pas vu venir notre malheur. Et lorsqu’il a frappé, je suis arrivée trop tard. Elle s’était jetée du haut de la cascade. »
La voix s’éteint et j’imagine aisément la suite. Le vieil homme s’est enfermé dans le silence et a vécu en ermite, loin des autres et de leurs moqueries.