Accueil Date de création : 07/07/09 Dernière mise à jour : 14/03/10 14:04 / 45 articles publiés
 

11  (Une poignée d'amandes) posté le vendredi 28 août 2009 21:34

Une semaine auparavant, mes parents partaient. Quand la lune s’efface sous l’éclat de l’étoile. Ils laissaient un peu d’argent, un stock de médicaments, un baiser sur ma joue et la promesse de venir le week-end suivant. Ils ne sont pas venus. Mon père prépare son premier meeting à l’Odéon et ma mère souffre d’une angine blanche. Ils ont juste appelé pour prendre des nouvelles. J’ai menti pour les rassurer ou peut-être pour mieux les éloigner. Pendant quatre ans, mes parents ont tenté de garder ma tête hors de l’eau, surtout mon père. Je n’ai plus la force. Ils ont promis de me rendre visite le dimanche suivant. Foutaises.

Je suis parfaitement consciente de ce qui va arriver. Le mot est tabou pour eux, par pour moi. Je vais me suicider. Ce n’est pas une décision prise à la légère. Il faut pourvoir peser le pour et le contre avec justesse. Dans mon cas, le seul regret est la nuit mais, la mort n’est-elle pas une nuit éternelle ? Je veux arrêter de penser à cette vite faite de profit et faux-semblants, à ce monde que s’est construit mon père et auquel ma mère a toujours rêvé. Je veux…

« Je ne saute pas ? Je saute. »

Comme un ralenti de cinéma, mon corps se contracte pour rassembler toute l’énergie disponible. Puis, il se tend, les pieds quittent le sol. Je prends mon envol. Un instant, l’air me porte, m’enveloppe doucement. Cependant, les lois de la physique sont une réalité.

C’est la chute. La dernière.

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12  (Une poignée d'amandes) posté le vendredi 28 août 2009 21:36

« Voulez vous couper le cordon ? »

Une paire de ciseaux, des lumières aveuglantes, des blouses blanches, des gants en latex bleu pâle, des cris, des pleurs, des rires et cette voix embarrassée. J’avais changé de mains. Je fus éblouie par un sourire étincelant et une tignasse rousse flamboyante : maman. Ses lèvres se posèrent sur ma joue mouillée par le liquide amniotique. Puis, une main rêche me caressa maladroitement le crâne. Elle était poilue, elle me fit peur. Je pleurai, je criai dans un langage animal. Doucement, ma mère me berça, je me blottis contre elle tétant mon pouce. La sage-femme sourit.

« Comment désirez-vous l’appeler ? demanda-t-elle.

- Emmeline, répondit la voix embarrassée. »

Emmeline… Je faisais mon entrée dans la civilisation. Par la suite, j’appris que mon prénom n’était pas un hasard. Il comprenait le début de celui de mon père, Emeric, et la fin de celui de ma mère, Aline. Le deuxième m était une pure fantaisie.

« Il faut vous reposer Mme d’Avenson. »

Une femme en blouse blanche me prit dans ses bras. Une infirmière attacha un bracelet en plastique à mon poignet. Je parcourus les couloirs de la clinique avant d’atterrir dans un berceau. Je me souviens de ces paroles, de ce blanc aveuglant et en particulier d’un parfum de lavande. Le reste, je l’ai ressenti inconsciemment ou inventé. Je m’étais tissée un bonheur artificiel pour mes premiers jours sur Terre.

La chute était longue et les images défilent.

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13  (Une poignée d'amandes) posté le vendredi 28 août 2009 21:38

Les lumières s’éteignirent. Les rideaux s’ouvrirent. Une silhouette se dessina sur la scène. Elle était svelte, gracieuse et partiellement éclairée par un chandelier. Installée au balcon, j’ouvrais grand les yeux essayant de la reconnaître. Assise aux côtés de mon père, je ne saisissais pas l’importance du moment. Il m’avait murmuré à l’oreille de sa voix confuse dans l’intimité :

« C’est maman. »

La salle retenait son souffle. J’étais trop jeune pour comprendre que c’était le dernier récital de ma mère. Une douce mélodie envahit l’espace, prit possession des murs et des spectateurs. Une harpe et des violons la reprirent. La voix se tut. Quand elle s’éleva de nouveau, ce fut avec une force surnaturelle. Elle m’envoûta et m’entraîna dans son monde. Des prairies, des lacs comme des miroirs, des muses les pieds dans l’eau et une fleur dans les cheveux, le murmure d’une cascade, et une petite fille qui danse. Je galopai à travers les vallées, heureuse, légère. Lorsque je rouvris les yeux, la musique s’était tue ainsi que la voix. Tous les projecteurs étaient braqués sur la jeune femme rousse, sur ma mère.

Soudain, ce fut un concert d’applaudissements. Le récital avait duré une heure et demie et les spectateurs en réclamaient encore.

Je tournai ma tête de poupée vers mon père. Il détourne le regard, trop ému. Une larme perla au coin de son œil. Il l’essuya d’un geste agacé. Lorsque nous fûmes dans la loge de ma mère, ce n’était plus le même homme. Froid et distant, il consolait son épouse effondrée. J’étais trop jeune pour comprendre. Maman était ma fée et papa mon roi.

 

Je tombe de plus en plus vite et ma vie m’échappe.

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14  (Une poignée d'amandes) posté le vendredi 28 août 2009 21:39

« Quand je serai grand, je t’épouserai. »

Le visage du petit garçon rayonnait. Je m’étais tue mi amuse mi choquée par sa déclaration. A l’étage, des talons claquaient. A l’extérieur, le bourdonnement des voitures était incessant. Mon meilleur ami me fixait de ses yeux noisette. Je sortis de ma torpeur :

« Et si je ne veux pas ? répliquai-je en me levant. »

Il me regarda, étonné. Pour lui, c’était impossible que je ne veuille pas. J’étais sa princesse. Nous nous connaissions depuis nos premiers pas. Nos parents étaient des amis de longue date. Nos maisons étaient voisines. Pour couronner le tout, j’étais mignonne.

« Je ferai tout ce que tu voudras ! »

Il était sûr de lui. Ses parents étaient riches. Il s’imaginait que j’allais lui demander d’exécuter des désirs de petite fille : toute la collection Barbie, deux semaines sous les tropiques, enregistrer un album, … J’étais plus maligne que lui.

« Décroche-moi une étoile ! »

Mon ami en resta bouche bée. Mon vœu était tout simplement irréalisable.

Nous avons grandi et notre amitié s’est effritée. Au collège, il m’écrivait encore des mots qu’il cachait dans mon casier. Enfin, il comprit que son amour d’enfant ne pourrait rien contre mon entêtement.

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15  (Une poignée d'amandes) posté le vendredi 28 août 2009 21:41

Les secondes s’écoulent avec les mètres. La cascade m’éclabousse, les vêtements collent à ma peau.

 

Quatre ans plus tôt…

Mon corps heurte l’eau avec violence, comme si je brisais un mur de béton. Je m’enfonce dans la matière sombre. Je ne regrette pas… L’eau entre dans ma bouche telle un serpent, elle se tortille dans ma gorge et envahit mes poumons. Je suis prise de contractions. Soudain, je distingue une tâche rousse. Le visage de ma mère apparait, mélancolique, encadré d’algues rouges. Je touche le fond.

C’est le trou noir.

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