Accueil Date de création : 07/07/09 Dernière mise à jour : 14/03/10 14:04 / 45 articles publiés
 

07  (Une poignée d'amandes) posté le dimanche 16 août 2009 18:13

Un encadrement en chêne travaillé avec soin, un vernis qui s’écaillait, des vitres légèrement poussiéreuses, des pierres polies par le vent des deux dernières décennies. Comme à mon habitude, j’étais postée à la fenêtre savourant la vue nouvelle et décompressant après la journée éprouvante. D’un bleu profond, la nuit semblait sortie des abysses marines. Elle n’était pas semblable à celle de la ville. Elle n’avait pas cette teinte orangée caractéristique de la pollution lumineuse. Les étoiles en abondance paissaient dans les champs célestes. Leur robe éclatante illuminait le ciel comme les guirlandes lumineuses le soir de Noël. La Lune montait, majestueuse, à leur rencontre. Tandis qu’au sol, les arbres formaient une armée de soldats en déroute. Trapus et replets, ils se balançaient en liberté sous le souffle bourru du vent. Chacun avait son caractère : grand, dominé, fluet, rigide, tordu, solitaire. La forêt de Marsanne vivait, chantait, piaillait, hululait, glapissait. Je me délectais de la paix éphémère retrouvée dans l’obscurité.

Mes paupières s’alourdirent doucement. Je me dirigeai vers le lit avant de tomber de sommeil. La tête calée par deux oreillers moelleux, je tentai de faire le vide en moi, en vain. Mon ventre me brûlait de la brûlure quotidienne. Les mains posées sur l’abdomen, j’y sentais les cailloux chauds comme la braise accumulés par la faim. Ma peau lissée par les huiles de ma mère se tendait sur des muscles quasi inexistants. Ma maigreur faisait peur, mais me laissait indifférente. Sans prévenir le marchand de sable passa. 

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08  (Une poignée d'amandes) posté le dimanche 16 août 2009 18:20

Le soleil se leva révélant le logis dans toute sa splendeur sauvage. Il s’agissait d’une modeste demeure construite par un membre de la petite noblesse deux cents ans plus tôt. Salie par les années, battue par les intempéries, elle se dressait misérablement, dernier contrefort face à la forêt. Quelques détails laissaient deviner la beauté, à présent fanée, du bâtiment : quelques ardoises d’un noir de jais, des pans de murs blanchis à la chaux, une fenêtre recouverte d’une peinture miraculeusement immaculée. De frêles bouleaux l’encadraient d’un vert rayonnant. A l’entrée du domaine, la lune avait offert au soleil de fragiles gouttes de rosée accrochées aux plantes avec délicatesse. De minuscules papillons profitaient de la fraîcheur matinale flânant de fleurs en fleurs. La nature s’éveillait, les hommes aussi… Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

« Emmie ! appela ma mère brisant ma contemplation. Emmeline, rentre ! Tu vas faire une insolation ! »

Elle se tenait dans la cuisine, un peignoir en velours en guise de vêtements, malgré la chaleur estivale. Elle préparait mon traditionnel bol de céréales accompagné d’une demi-douzaine de comprimés. Mon père était installé au bout de la table en chêne feuilletant distraitement un journal financier. Vêtu d’un peignoir vert écossais, il avait chaussé une paire de lunettes à cause de sa vue usée. Mes parents contrastaient durement avec le cadre : froids, superficiels, détachés comme la façade du logis. Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

J’allais m’asseoir face à la bouillie fumante lorsque la sonnette de l’entrée résonna. Mon géniteur se leva. Je me penchai à la fenêtre et l’observai donner une solide poignée de main à l’inconnu. Il était bedonnant, son ventre tendait durement le tissus de la chemise à carreaux. Il se répandit en excuses devinant que mon père n’était pas matinal. Ce dernier lui demanda l’objet de sa visite, amical. Je tournai la tête, désintéressée par la conversation.

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09  (Une poignée d'amandes) posté le dimanche 16 août 2009 18:58

Dissimulée par un bosquet d’épineux, une maisonnette était aux aguets. Recroquevillée sur elle-même tel un hérisson, elle protégeait quelques hortensias et tournesols. Petit igloo de pierres, elle arborait une toiture d’un rouge terne. Je me demandais si c’était la demeure du vieil homme mentionné par le jardinier la veille. Lorsque je me détournai de la maisonnette, l’inconnu avait disparu. Mon père entra dans la cuisine.

« C’était la maire, annonça-t-il avant de se rasseoir. » Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

En effet, ce n’était pas tous les jours que des citadins prenaient des vacances à Mirmande. Après la visite du maire, nous vîmes défiler toute la journée devant la propriété des paysans allant aux champs. Il était évident qu’ils réalisaient un détour par simple curiosité. Cela énerva ma mère déjà nerveuse à l’idée de la campagne environnante. Elle finit par s’enfermer dans la salle de bain, un masque et des concombres sur les yeux. Mon père passa sa journée au téléphone se plaignant continuellement de la mauvaise couverture Wifi. Au dîner, attablés devant une assiette de salade, la décision tomba. Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

« Ecoute Emmeline, commença le doyen de la famille. Ta mère et moi avons beaucoup réfléchi. Il est indiscutable que l’air de la campagne te donne un meilleur teint et retourner chez nous serait une mauvaise idée dans un premier temps. En ce qui me concerne, je dois rentrer au plus tôt pour peaufiner les derniers détails de la campagne pour la mairie. Je pensais pouvoir te laisser avec Aline or, elle ne supporte pas le climat et a insisté pour m’accompagner. Tu dois nous dire si tu es prête à vivre ici quelques jours, seule. Nous pensons que tu es assez grande et ta mère passera te voir tous les week-ends. » Image hébergée par Casimages.com : votre hébergeur d images simple et gratuit

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10  (Une poignée d'amandes) posté le dimanche 16 août 2009 19:00

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10 bis  (Une poignée d'amandes) posté le vendredi 28 août 2009 21:32

« Je saute ? Je ne saute pas ? »

Les mots tournent en boucle dans ma tête. C’est venu doucement, sans bruit, tel un serpent. Puis, sûrement, ça s’est enroulé et lové au plus profond de moi. Je ne peux plus faire un pas sans y penser, j’attends la morsure. Mon crâne est lourd comme s’il a été coulé dans du plomb. Mon corps ne répond plus, figé au-dessus de la chute d’eau.

« Je saute ? Je ne saute pas ? »

C’est semblable à la roulette du casino. La bille est lancée à une allure folle mais, irrévocablement, elle ralentit pour s’arrêter sur une case blanche… ou noir…

« Je saute ? Je ne saute pas ? »

La nature a revêtu ses habits de fête. Le soleil rayonne avec intensité au zénith, illuminant le ciel d’un bleu limpide. La forêt frémit de joie, l’eau danse, le torrent chante. Les herbes folles se plient avec grâce sous le souffle léger du vent. Les champs brillent de mille feux…

« Je saute ? Je ne saute pas ? »

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