L’homme en blouse blanche reposa ses
lunettes pour appuyer ses paroles et fixa ma mère. Il avait vite
compris qu’elle était la plus influençable du couple. Le
silence se prolongea, seule la respiration saccadée de la femme
rythmait les minutes. Le docteur se tourna vers moi avec cette
expression de fausse pitié que se donne les grands de ce monde. Je
plantai durement mon regard au fond du sien. Je ne lâchai pas ses
yeux de furet plissés par un instinct sournois.
Il n’était pas mieux que les autres : d’apparence amicale et bienveillante, mais dans le fond, terriblement jaloux et perfide. C’était le meilleur à cinq cents kilomètres à la ronde. Couvert de diplômes, il se vantait d’avoir ramené à la raison plusieurs malades mentaux et convoitait le prix Nobel de médecine. Pour lui, j’étais un cas désespéré, mais il s’évertuait à dire que désespéré n’était pas irrécupérable. Un seul psychiatre avait trouvé l’origine de mon mal. C’était au début, mais mon père avait refusé de le consulter à nouveau soit disant qu’il appartenait au parti opposé. Enfin, le docteur baissa les yeux. Il tenta de reprendre contenance et abrégea la visite :
« Monsieur, madame, je vous laisse réfléchir. Tenez-moi au courant ! »
Il s’était levé tendant sa main poilue à mes parents. Mon père lui offrit son sourire ravageur avec un petit hochement de tête comme pour exprimer « comptez sur nous ». Quant à ma mère, elle se précipita vers la porte sans oublier d’adresser au psychiatre quelque politesse. Lorsque ce fut mon tour, il garda sa paume dans la mienne pour me tester une dernière fois.
« Vous verrez, mademoiselle, la campagne vous fera un bien fou ! »
Tout son visage mentait bien que sa voix était mielleuse. Ses yeux perçants s’abaissèrent à nouveau sous mon regard et sa main moite lâcha la mienne.
« Bonne soirée… Envoyez-moi une carte
postale, lança-t-il non sans humour alors que nous allions
disparaître à l’angle du couloir. »