
« Votre fille doit changer d’air, emmenez la à la campagne ! »
Le visage de ma mère se décomposa. Les plis de sa bouche maquillée s’affaissèrent en une moue rouge grotesque. Ses lèvres articulèrent sans bruit les trois derniers mots comme pour se convaincre qu’elle n’avait pas rêvé. Ses yeux agrandis d’effroi balayèrent la salle telle un animal en cage, puis ils s’accrochèrent à mon père. Ses cils noircis battirent d’une manière pitoyable, j’attendais qu’elle lui demande de la pincer. A la place, elle plongea la main dans son sac pour y chercher nerveusement des comprimés. Elle les serra pour se calmer. Ce n’était pas la peine que le psychiatre chargé de la fille anorexique découvrit que la mère était dépressive. Mon père reprit la situation en main avec ses belles manières :
« Êtes-vous certain que cela soit nécessaire ?
- Auriez-vous besoin, monsieur, que je vous rappelle le triste parcours de votre fille ? »

Le psychiatre chaussa ses lunettes et s’empara d’un dossier posé à l’angle du bureau. Il n’eut pas le loisir d’énumérer les évènements de ces quatre dernières années. Mon père les connaissait mieux que quiconque. Il avait tout réussi : une carrière politique exemplaire, une fortune croissante, une femme idéale, une famille respectée. J’étais son seul échec, son unique fille.